| L’industrie
en France est très menacée :
Jean-Louis Beffa dénonce «l’inefficacité
de l’action ministérielle d’aujourd’hui»,
les dissensions néfastes au sein du «mammouth»
bruxellois, sans oublier… le manque de «courage»
du personnel politique. Il estime que l’industrie
en France est très menacée. «Notre spécialisation
n’est pas bonne. Nous n’avons pas assez de haute
technologie», a-t-il souligné avant de mettre
en avant le déficit «dramatique» de notre
pays dans l’information et les biotechnologies par
rapport aux Américains. Pour s’en sortir, il
prône la «voie japonaise» qui consiste
à essayer d’inciter les grands groupes - «avec
l’appui de l’Etat pour réduire leurs
risques» - à aller plus vite vers la diversification
d’activités dans le domaine technologique.
Selon lui, si on ne le fait pas, c’est parce que «le
marché financier ne la récompense pas».
Une concurrence
chinoise imbattable ? Prenant l’exemple
des deux «métiers» où Saint- Gobain
est exportateur - les tuyaux de fonte et le flaconnage -,
Jean-Louis Beffa a estimé qu’il perdrait 80%
de ses exportations, d’ici quatre ou cinq ans, s’il
ne produisait pas en Chine. «Le marché chinois
augmente de 60% chaque année ce qui correspond à
peu près à la dimension du marché allemand.
Si nous ne gagnons pas la bataille sur le territoire chinois,
nous perdrons la bataille mondiale», a-t-il dit. Ce
péril chinois se constate à deux niveaux.
D’abord le formidable dynamisme économique
de la Chine - 9,5% de croissance en moyenne - et des salaires
défiant toute concurrence. Le salaire moyen tout
compris en France et aux Etats-Unis s’élève
à 22 euros l’heure. Les Polonais et les Tchèques
sont payés 4 euros. Les Ukrainiens et les Russes
1,4 euro, et les Chinois… 0,8 euro ! De même,
les chercheurs et ingénieurs chinois de très
bonne qualité coûtent le quart d’un salaire
européen, le coût de production est de 30%
inférieur à celui du monde occidental.
La riposte
européenne, du national «en tâche d’huile»
: Face à ce rouleau compresseur chinois
qui bouleverse la donne mondiale Jean-Louis Beffa propose
son Agence de l’Innovation Industrielle qui a pour
but de définir des «Programmes mobilisateurs
d’innovation industrielle» (PMII) dans les technologies
avancées qui ont vocation à avoir des prolongements
au niveau européen. Elle sera immédiatement
dotée de cinq cents millions d’euros. Elle
financera des projets dans les domaines de l’énergie
solaire, des nanotechnologies, des biotechnologies et des
biocarburants. Il s’agira d’associer, précise
Jean-Louis Beffa, «un grand groupe, des laboratoires
publics, des PME et, mieux qu’on ne l’a fait
dans le passé, des clients». Avec les PMII,
l’initiative reviendra à des entreprises privées
avec des programmes coopératifs et des clients privés.
D’ores et déjà, les Allemands souhaitent
s’associer à ces programmes ainsi que d’autres
partenaires : les Espagnols, les Italiens, des Anglais,
ainsi que des Scandinaves. «Constituons des consortiums
européens avec des financements intergouvernementaux
», propose Jean-Louis Beffa.
Le modèle
finlandais, Grenoble… et le bâtiment :
Jusqu’à présent, selon Jean-Louis Beffa,
les deux seuls pays européens qui ont eu les bonnes
réponses en matière industrielle sont la Finlande
et la Suède. Il définit ainsi le modèle
finlandais : un système coopératif avec une
liaison exemplaire avec l’industrie, des stratégies
de long terme, une action très intelligente de l’Etat
qui soutient, et des efforts de recherche tant privée
que d’Etat bien au-delà des 3% de l’objectif
européen de Lisbonne. «Allons voir tout ce
qu’ils font, et faisons pareil». Interrogé
sur les « pôles de compétitivité
» qui vont être choisis en juillet, le PDG de
Saint- Gobain a fait son tri : «Il faudrait en choisir
quatre ou cinq» ; dans certains cas il y a des laboratoires,
mais pas de structuration, dans d’autres, il n’y
a pas assez d’industries.
Portrait
: un capitaine d’industrie à
la française : Jean-Louis Beffa, PDG de Saint-Gobain,
est né le 11 août 1941 à Nice (marié,
3 enfants). Il est ancien élève de l’École
polytechnique, ingénieur des Mines et diplômé
de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris.
Après un début à la direction des carburants
au ministère de l’Industrie, il a été
PDG de la société Pont-à-Mousson et
directeur de la branche canalisation et mécanique
de Saint-Gobain.
Daniel AMELINE
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