La
nécessaire démocratisation du savoir scientifique
Pour s’adapter aux nouvelles règles de l’européanisation
et de la mondialisation, chaque citoyen doit pouvoir disposer
des connaissances et des références qui permettent
de comprendre les questions scientifiques et techniques, lesquelles
prennent une place croissante dans l’évolution
du monde et de notre société, «faute de
quoi, nos compatriotes risquent de développer un sentiment
de rejet systématique», estime Pierre Laffitte.
«La méconnaissance des règles de base,
même de mes collègues parlementaires, est effarante».
Il va même plus loin : «ce n’est pas seulement
la science et la technologie qui sont inconnues mais aussi
les bases de l’économie». Le fait qu’il
faille d’abord produire de la richesse avant de la distribuer,
ce qui paraît évident, «ne passe pas auprès
des députés et sénateurs» et même
de la grande majorité des élus locaux qui cherchent
tous à être réélus !
Avant tout faire comprendre les évolutions
«Ce qui fait vivre notre pays, désormais, c’est
le commerce et la matière grise. Cela n’est
pas entré dans l’esprit des syndicats, des
politiques ni des médias. Si une usine d’une
centaine de personnes ferme, cela fait un drame. Si une
société de services recrute 5 000 personnes,
c’est un tout petit entrefilet. Il y a une méconnaissance
systématique de l’évolution qui s’accélère
sous les effets de l’européanisation et de
la mondialisation», assure Pierre Laffitte. Il met
aussi en cause les professeurs d’économie qui
s’égarent dans des considérations macro-économiques
alors que l’approche microéconomique permet
de trouver des solutions concrètes. «Il y a
un problème d’enseignement pratique de l’économie,
il faut faire sortir les élèves des collèges
pour aller voir ce qui passe effectivement dans les petites
entreprises. Cela donnera une motivation aux professeurs
et à leurs élèves sur ce qu’est
la vie réelle. La pédagogie moderne, c’est
de sortir de l’école».
Donner aux jeunes une appétence scientifique
Pour donner aux jeunes l’appétence pour la
culture scientifique et technologique, Pierre Laffitte propose
de faire diffuser dans les provinces des petites expositions
du type de celle qui a été montée avec
le soutien d’ EDF à Sophia-Antipolis, intitulée
«Qu’est ce qu’il y a derrière la
prise ?». Il regrette la manière dont la France
dépense ses crédits à travers des organismes
de prestige essentiellement parisiens, ce qui n’est
pas diffuser la culture scientifique et économique
dans l’ensemble du pays.
Financer des projets à trois ou six ans
La révolte des chercheurs n’est ni nouvelle
ni une surprise pour Pierre Laffitte, dans la mesure où
le financement de la recherche est perçu comme un
financement de structures et non pas de projets. Mises à
part des structures à finalité bien définie
comme l’INRA, il préconise de financer la recherche
sur des thématiques précises et de façon
définie «pour trois ans ou deux fois trois
ans», ce qui est contraire, selon lui, à l’état
d’esprit dans lequel s’est développé
le CNRS. À propos de la mobilité des chercheurs
français et européens, le sénateur
met en évidence un déséquilibre en
faveur des États-Unis qui accueillent 50 000 chercheurs
étrangers par an, ce qui équivaut à
«un transfert de 50 milliards de dollars !».
Cela explique la suprématie technologique des États-Unis,
mais aussi leur fragilité. Pierre Laffitte préconise
que l’Europe réagisse et lance un emprunt de
150 milliards d’euros pour faire repartir son économie
à partir de grands projets d’innovation (électronique,
mécanique, énergétique, recherche militaire,
etc.).
Portrait
Né le 1er janvier 1925, Pierre Laffitte est formé
par Célestin Freinet dont la méthode, active,
directive et intelligente, ressemble beaucoup à celle
promue par Georges Charpak avec son opération «la
Main à la Pâte». Il entre à Polytechnique
en 1944 et après l’Ecole des Mines en 1947
il commence sa carrière au BRGM. En 1963, il devient
directeur, puis président, de l’ Ecole des
Mines de Paris. Il y introduit la recherche, non sans opposition.
Il crée la Conférence des Grandes Ecoles forte
d’une centaine d’ Ecoles et lutte en 1981 contre
la décision de François Mitterand de supprimer
celles-ci.
La grande œuvre de Pierre Laffitte, c’est Sophia
Antipolis en 1968 : parc scientifique rassemblant des établissements
de recherche, des centres de formation et des sociétés
industrielles, il regroupe aujourd’hui 12 000 établissements
avec 35 000 personnes dont la moitié d’ingénieurs
et cadres.
Pierre Laffitte est conseiller municipal de Saint-Paul-de-Vence
depuis 1968 et sénateur des Alpes Maritimes depuis
1985. Sa véritable étiquette, c’est
celle d’homme politique, ardent défenseur de
la culture scientifique, agitateur d’idées
et fédérateur de projets, comme il en existe
– hélas ! – trop peu dans nos assemblées
parlementaires.